vendredi 4 septembre 2009

Napoli





En Italie, j'ai pensé à cette phrase du journaliste hongrois Dezsö Kostolanyi:

"Quand je voyage, c'est avant tout les gens qui m'intéressent. Beaucoup plus que les pièces de musée. Si je ne fais que les entendre parler sans les comprendre, le sentiment me saisit d'être en quelque sorte atteint de surdité intellectuelle, comme si on projetait devant moi un film muet, sans accompagnement musical et sans panneaux explicatifs."

C'est exactement ce que j'ai ressenti, ne parlant pas la langue. Nous sommes quand même arrivés à nous comprendre, principalement parce que les Napolitains sont des italiens à part. Ils ont leur propre dialecte, leur porpre bière, leur propre pizza et leur propre "mafia".

Comment expliquer une ville aussi déjantée que Naples, où foi et décadence se cotoient, où le bruit couvre un gentil chaos.

On pourrait commencer par le fait que contrairement à l'a-priori de base que j'avais contre cette ville, que je voyais comme une ville des plus racistes et sales, Napoli n'est pas tout à fait comme on le croit. L'a-priori était surtout lié à la grève des éboueurs de la Camorra qui a duré jusqu'à l'été dernier. En ce qui concerne le racisme (qui n'est certainement pas l'apanage de cette seule ville italienne), le traitement particulier réservé à la population Rom dans la région en dit long, et c'est bien plus courant de croiser des Roms à Florence, et de manière générale en Toscane, plutôt qu'à Naples.
Certes il y a surement un racisme ambiant envers tout ce qui n'est pas blanc en Italie, en France aussi et ailleurs également, mais Naples est beaucoup plus cosmopolite que ce que je pensais. On y croise toutes les nationalités, qui y émigrent comme s'il y avait du travail à trouver, et comme si on pouvait y entrer comme dans un moulin.

En fait, les immigrés, venant principalement du sous-continent asiatique et d'Europe de l'est, représentent la main d'oeuvre bon marché, les clandestins qui viennent pratiquement tous d'Afrique et d'Amérique latine, bossent pour la Camorra, de telle sorte que personne n'est capable, et sûrement pas le gouverneur de la région, d'avancer le nombre d'habitants que comptent Naples et sa périphérie.

La région de Naples est une des plus "open" à l'immigration étrangère tout bonnement parce que personne ne contrôle rien et que les sans-papiers et les clandestins se font vite embaucher par la Camorra, dixit des Napolitains. Ils parlent de Caserte (Caserta), sur le littoral de Caserte à 50 km de Naples, comme d'un véritable village sénégalais.
Les seules activités rentables de cette région isolée et complètement désolée sont la cueillette de tomates et la prostitution.

Au moment où nous sommes en train de parler de ce village avec Maurizio et Silvia, l'un d'eux zappe sur une chaîne qui diffuse un des reportages les plus "choc" qu'il m'ait été donné de voir: pendant que se tient, probablement au chateau de Caserte (le monument de la région, unique lieu de tourisme) un luxueux festival de cinéma rassemblant le gratin italien, dans les rues des hommes noirs menacent et rudoient une prostituée africaine avant de tirer leur ceinture pour la fouetter avec. Retour au chateau sur deux blondes mannequins qui présentent le festival, zoom sur Valeria Golina; à nouveau dans Caserte, des ambulances frénétiques se lancent éperdument toutes sirènes hurlantes à travers la ville; un latino gisant sur le pavé attend les premiers soins.

Caserte est de loin le pire exemple des disparités économiques entre le Nord et le Sud du pays. Berlusconi a d'ailleurs eu la bonne idée cet été de proposer une loi prévoyant la baisse des salaires dans le Sud "puisque le niveau de vie y est moins cher". Quand les habitants du Sud ont déclaré à Berlusconi qu'ils étaient déjà pauvres, ce dernier leur a répondu: "Vous n'avez qu'à épouser quelqu'un de riche!".

10 000 demandes en mariage auraient été adressées la même semaine à Luigi Berlusconi, le cadet du cavaliere.

Cette mesure n'aura pour effet que de précariser encore plus la région, très touchée par le chômage et le manque de ressources industrielles. Les jeunes diplomés quittent Naples pour trouver du travail dans le Nord, ils vont généralement à Milan, Turin, et Rome pour despostes en intérim.

Les immigrés bossent pour la Camorra.

Je prends soin de ne pas dire "mafia" exprès parce qu'ils m'ont expliqué que le nom "mafia" n'est que le nom de la famille Sicilienne. La Mafia, que les Européens et les Américains appellent ainsi pour décrire les divers clans et les nombreuses familles qui pratiquent des activités illégales et criminelles, toutes définies de manière vulgarisée comme "mafieuses", n'est qu'une branche du phénomène auquel les autorités ont donné un nom plus global, un peu comme...Al-Qaïda.

Dans toute la région qu'on appelle "Campania", la Camorra est l'institution influente.
La Mafia est donc reléguée à la Sicile, tandis que N'Drangheta et la Sacra Corona Unita
contrôlent respectivement la Calabre et la région des Pouilles. Ainsi, les gangs asiatiques, maghrébins et des pays de l'ex-Yougoslavie, se partagent la tâche à Rome, et dans le Nord de manière générale.
Les différences culturelles entre Nord et Sud sont aussi assez flagrantes, ne serait-ce que dans la manière dont les Napolitains et les italiens du Sud se ressentent comme le véritable nord géographique de l'Afrique, et pensent que l'Italie du Nord est le véritable Sud de l'Europe. Leur mentalité est complètement différente de celle des italiens du Nord. Certains Napolitains pensent qu'ils suscitent même le mépris des autres italiens. Enfin les disparités sociales sont résumées dans cette phrase de Pierre Desproges: "Il y a une différence entre les italiens du nord et les italiens du sud. Les italiens du nord vivent dans le nord et les italiens du sud meurent dans le sud".

Mais revenons à Napoli, ville de fous, capitale de la méditerranée.


Tous les immigrés, les clandestins, les pauvres habitent près ou autour de la piazza Garibaldi, la place de la gare.
On croise des Indiens, peut-être la minorité la plus importante en Italie, des Pakistanais, des Ukrainiens, des Burkinabés, des Sénégalais, des Nigérians. Les Africains sont pratiquement tous francophones. Et puis viennent les Chiliens, les Bangladeshis, les Sri-Lankais, et enfin les Chinois.

Comme un peu partout, les Chinois tiennent des commerces, les Africains vendent des contre-façons et détalent dès que la police enclenche une sirène, les indiens travaillent comme hommes-à-tout-faire dans les épicéries tenues par des couples vieillissant qui les appellent "Ciro" pour éviter de faire l'effort de prononcer leur prénom.Les quartiers populaires sont les plus intéressants architecturalement.
Les immeubles anciens sont cossus et délabrés à la fois, comme dans la via Tribunali en plein coeur de Naples.









Les rues sont assez étroites, juste de quoi laisser passer une voiture. Les scooters et les passants grouillent à chaque coin de rue, surtout dans le "quartiere spagnolo", quartier populaire


par excellence, où des grands garçons de 35 ans se font haranguer et engueuler en public par leurs mamans napolitaines.

Le nerf de la ville est la piazza Dante, on y accède assez rapidement en prenant le métro à la croisée du moderne et du vetuste selon la ligne. Le métro napolitain a cette particularité, sur la ligne classe, qu'il est plein de mosaïques improbables et kitsh (Materdeï) et d'art moderne assez avant-gardiste (Dante).





Sur la ligne populaire, l'ambiance est plus austère: murs sales et suffocation
garantie Piazza Cavour.





Les trains enfin, partagent la rigueur propre à tous les chemins de fer en terre méditerranéenne, ils peuvent rencontrer des petites péripéties qui feront arriver le voyager 11h après son itinéraire initial fixé à 2h.





Comme souvent dans les villes catholiques une chartreuse surplombe Naples. La visite est plutôt impressionnante. On traverse une première cour donnant sur une somptueuse chapelle sur la gauche avant d'arriver devant des carrosses du XVème ou XVIème siècles installés dans un patio qui donne sur une terrasse offrant un panorama incroyable sur la cité napolitaine.


Le Vésuve, le golfe de Naples et la méditerranée nous entourent. Au large de Naples, Nisida, prison pour mineurs.